Située
dans l’enceinte de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, la cité
universitaire accueille des milliers d’étudiants dans des conditions
difficiles.
Le gardien du pavillon
B est à peine visible. Il est tranquillement installé sur une chaise dans un
petit coin sous les escaliers. On a l’impression qu’il est 8heures du matin et
que tout le monde est pressé. Des groupes de filles et de garçons se faufilent
à l’entrée. Personne ne cède le passage à son prochain. Après avoir franchi les
premières marches de l’entrée principale, on est aussitôt, frappé par les
va-et-vient incessants d’étudiants. Tout le temps plein de monde, « on
croit qu’ils ne vont même pas faire cours, c’est toujours le même bruit. C’est
comme un défilé en quelque sorte », souligne le vigile à l’entrée du
pavillon. Ce défilé dont il parle est apparent. Habillés en jeans, en tenues
traditionnelles, en mini jupes pour les filles et plus loin, ce qui saute aux
yeux, c’est le nombre croissant de filles voilées. Dans les allées du premier
au troisième étage, on peut voir des étudiants qui prient, d’autres qui
discutent entre eux et certains au téléphone.
Les conditions de
logement sont précaires à l’université : «Nous sommes huit dans notre chambre N°88, la nuit deux matelas sont par terre sur
lesquels dorment deux personnes ; de même que sur les lits», explique
Birima N’diaye. Cet étudiant en 2ème année au Département d’anglais
estime que « c’est la règle » au campus. Les chambres les moins remplies
ont quatre occupants, ajoute notre interlocuteur. «C’est un luxe ici »
ironise-t-il. Au pavillon B de l’UCAD, actuellement occupé par des filles et
garçons dans l’attente des codifications, les étudiants sont nombreux dans les
chambres. Pourquoi un tel nombre dans la mesure où les chambres devraient
normalement avoir deux pensionnaires ? Un des locataires de cette
« petite famille» explique que c’est son frère qui l’a hébergé ici ainsi
que deux de ses amis. L’autre « occupant légitime » de la chambre en
a fait de même en recevant ses deux cousins. «Ce qui fait qu’on s’est
retrouvé à huit dans ce lieu si exigu», ajoute-t-il. A la chambre 85 du même
pavillon, scénario identique. Ici, les pensionnaires, des filles, sont au
nombre de dix. Cela est dû à l’esprit de solidarité de deux des occupantes qui
ont voulu « sauver » deux de leurs camarades qui n’avaient pas où
loger.
A l’université Cheikh
Anta Diop de Dakar, l’attribution des chambres est pilotée par les amicales.
Cette pratique annuelle se fait à la fin
de l’année académique après que la liste des admis à la session de juin est
remise aux autorités du Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD) par
les facultés. A son tour, le COUD informe les structures de représentation des
étudiants que constituent les amicales. Il revient à ces dernières de procéder
à l’attribution des chambres aux ayants droit par ordre de mérite. « Dans
ces opérations, le COUD ne joue que le rôle de superviseur », précise Momar
Diop, responsable du service des cités.
Tout un flou qui a fini
de convaincre les étudiants qu’au lieu de les servir, les délégués se servent eux
même. Et les exemples à ce niveau ne manquent pas. «D’après ce que nous avions
compris des listes affichées, il était prévu deux étudiants par lit. Mais
finalement, nous nous sommes retrouvés six par chambre voir huit, donc trois
par lit en plus des matelas au sol. Ce qui veut dire qu’ils ont condensé les
gens dans le minimum de chambres pour conserver le reste », s’indigne
Aissatou Dieng, étudiante en deuxième année de lettres. Madior Diouf quant à
lui est formel. Ayant validé toutes ses unités de valeur en juin, cet étudiant
en 2ème année de Géographie est fermement convaincu que c’est
l’opacité du système qui a fait qu’il n’a pas eu de lit. Des accusations que
les concernés rejettent énergiquement. Les délégués prétendent avoir fait de
leur mieux pour respecter le droit de chacun : « Nous nous battons
toujours pour avoir le maximum de lits, nous n’avons fait que suivre la liste
établie par ordre de mérite » se défendent-ils. De nombreux étudiants
corroborent la thèse du détournement. A chaque fois que les attributions de
chambre commencent, plusieurs étudiants proposent de l’argent à ceux qui ont
des logements à vendre. « Un étudiant cherche une chambre et propose
200 000 FCfa, peut-on lire sur les murs du campus, avec le contact de
l’étudiant en appui. Ces demandes sont de l’avis de certains, des preuves
évidentes que les délégués vendent les lits. Une affirmation que ceux-ci
confirment eux-mêmes. « Je sais que cela existe. Mais je ne l’ai jamais
fait », soutient l’un des délégués. Qui en est donc le responsable ?
Si l’on en croit à certains pensionnaires du campus, il est même arrivé que des
filles occupent pendant toute l’année des chambres dans des pavillons destinés
aux garçons. Plus grave encore d’autres disent avoir vu des «non-étudiants»
habiter au campus. «Il y’a du tout dans cette université. Même des ouvriers
sont là» Lance Mouktar occupant de la chambre 44. Un peu méfiant au
départ, son voisin Youssouf renchérit : « je partage la même
chambre que des maçons. Et vous savez ces gens-là n’ont aucune idée des
conditions qu’il faut pour apprendre». Dès qu’ils arrivent le soir, la chambre
est envahie par la fumée des cigarettes et la musique sans compter la
discussion autour du thé. Nous vivons d’énormes difficultés ici mais, peu de
gens le comprennent».
Dans ce lot de
difficultés, d’autres étudiants se font appelés malchanceux ou clandos. Lamine
Sèye, habitant Pikine et ne bénéficiant pas d’un logement, se contente de la
salle de télé du pavillon C, également transformé en dortoir, il est au lit
sous une moustiquaire. Au milieu de chaises, tables, sacs et valises, il essaie
de dormir malgré le volume élevé du téléviseur et la forte intensité de la lumière.
Un décor auquel il commence à s’habituer de même qu’une dizaine d’étudiants,
qui sont dans la même situation que lui. Inscrit au département d’Espagnol,
Lamine faisait la navette entre Pikine et le campus. « S’il arrive que je
me réveille à six heures, soit je prends le risque de m’embarquer dans un car
rapide, soit je remonte jusqu’à Guédiewaye pour avoir le bus N°24 car à
pareille heure, il arrive bondé à l’arrêt de Pikine». Les clandos, cette autre
catégorie d’étudiants est constituée de ceux qui, à l’approche des examens
fuient la canicule des chambres, mais la grande majorité est constituée de ceux
qui ne bénéficient pas d’une chambre ou d’un lit. Ils quittent la plupart leur
domicile pour s’installer à la cité universitaire à l’approche des examens. Au
pavillon A, où les couloirs sont larges, ils viennent exposer leurs
problèmes à des camarades afin qu’ils leur gardent leurs affaires. Adossé au
mur du couloir du pavillon N, un étudiant qui a hébergé deux clandos nous
confie sous le sceau de l’anonymat que «c’est un devoir pour tous les
pensionnaires d’être solidaires avec les autres».
Pendant ce temps, le
campus social ne respire pas à plein poumons et les étudiants contraint de
vivre dans ces conditions étouffent.
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